Cette photographie témoigne désormais de ce qui aura été une petite mise en scène organisée par Sylvain, notre père, à l’occasion d’un dimanche ensoleillé du mois de juillet 1977.

Il me semble qu’il m’avait suggéré ce jour-là que nous apparaissions lui et moi occupé(e) à regarder les fleurs qui, en surplomb, agrémentaient les abords du petit parc qui jouxtait notre maison, côté cour.
Comme tu me l’as suggéré, Michel, grand frère chéri, c’est pour m’indiquer une réalité qu’il aura pointé le doigt devant moi… Et pourtant, cette image ressemble, par son aspect flou, comme évanescent, à un fragment de rêve (tout comme la deuxième photographie, plus bas).
Comme toujours, il n’y aura eu ce jour-là, venant de sa part, aucun commandement, aucune directive, prétendant manifester une quelconque « autorité paternelle »… Il s’agissait bien de tout autre chose. Pour preuves, ma propre attitude – l’expression de mon visage autant que ma gestuelle – face au mouvement très souple que dessinent son bras et sa main gauche, et puis son bras droit qui, tel une aile protectrice, est venu entourer mes jeunes épaules.
Michel, relatant ta propre expérience au contact de notre père, tu as pu écrire…
« S’agissant de l’ « éducation », je n’ai jamais vu Sylvain s’en mêler en aucune façon, ni aller rechercher les petits défauts d’autrui sur ce plan-là. Il avait horreur de tout ce qui pouvait se rapporter, d’une manière ou d’une autre, au conformisme, à l’extériorité des phénomènes, c’est-à-dire, tout simplement, à l’imaginaire pur et dur. Pour lui, il fallait toujours payer d’exemple… sans le dire.«
Pourtant, papa chéri, tu parlais souvent dans tes écrits de ce qu’était ton idéal. Or, il se trouve qu’un idéal appartient au registre imaginaire, dans le sens où il n’existe pas dans la réalité… Or, paradoxalement, il semble bien que tu aies cherché, tout au long de ton existence, à toujours relier très directement cet idéal à une pratique de vie : car, pour toi, la vie – qu’elle soit animale, végétale, humaine – avait nécessairement un sens, une utilité : c’est pourquoi il était nécessaire – dans le sens d’une nécessité intérieure qu’il s’agirait de définir – de l’aider à déployer toutes les riches potentialités qu’elle renferme : c’est-à-dire, à donner le meilleur d’elle-même. Ainsi, sans peut-être vraiment le savoir, tu ne te seras jamais fourvoyé dans un idéalisme qui, justement, t’aurait éloigné de ce monde de désirs que la réalité renferme en son sein…
Une photographie appartient elle aussi au registre imaginaire en tant qu’elle est une image représentant une personne, un paysage ou encore un événement qui ont été, à un moment donné, fixés par la pellicule. Certaines images peuvent exercer sur nous une fascination : dans ce cas, nous avons tendance à très facilement nous y noyer… sans réfléchir du tout à ce qu’elles peuvent vouloir nous dire… Ainsi, pour peu que nous sachions les lire, certaines images sont révélatrices de pactes qui se sont noués, engageant ainsi parfois toute une vie… Avec le recul, la première photographie en est pour moi un exemple emblématique… de par les articulations symboliques – gestes et attitudes-, qu’elle exprime, au-delà du fait qu’elle n’est tout de même qu’une image…
Prise dans les années 1960, la deuxième photographie (ci-dessous) constitue un autre symbole du pacte qui s’est noué entre… Michel et Christine, dont les âges respectifs sont pourtant distants de 14 années… Manifestement, la toute petite fille que j’étais alors ne voulait pas détacher son regard (registre imaginaire) de la personne de son grand frère …

Tandis que toi, Michel, tu t’efforçais de m’expliquer (parole : articulations symboliques) qu’il me fallait me tourner vers la personne qui prenait la photographie, ce qui voulait dire : m’ouvrir au monde…
Ainsi, alors que tu n’étais encore qu’un adolescent, tu m’initiais déjà à ce que Sylvain t’avait lui-même initié, à sa façon et selon les moyens dont il disposait et qu’il puisait en lui-même…
Comme tu l’écris, Michel…
« Effectivement, [notre] père ne copiait pas sur les voisins… Il était un pionnier… mais dans un cadre véritablement familial… Ce qui est tout de même très particulier. Dans ce contexte, et toi ne devant naître que quelques années après les premières vacances itinérantes, je peux comprendre à quel point l’attention que je portais à tout ce qu’il nous faisait découvrir venait s’aligner sur ce qui se passait à travers les présentations qu’il me faisait, par ailleurs, des personnages des livres qu’il avait lus autrefois… Les Trois mousquetaires, L’île au trésor, Le dernier des Mohicans, Michel Strogoff, Le Bossu, Le comte de Monte Christo, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, etc. Bien avant de les lire, j’en connaissais le fil conducteur… Et il y avait toujours cette idée de transmission des connaissances entre un homme expérimenté et un… apprenti.
Manifestement, je buvais [ses] paroles, et, dès que je le pouvais, j’enchainais à travers des comportements et des actes qui allaient dans le sens indiqué, même si cela restait à l’échelle du petit garçon que j’étais encore… et que je serais longtemps, face à cet homme qui ne cessait lui-même de se renouveler, et pour aller toujours dans la même direction des rêves de son enfance… ceux qu’il avait faits à travers les héros de la littérature, tout à la fois, populaire et éducative.
Les enchaînements, il les produisait à partir de ce qu’il avait perçu de mes choix de jeux et des propos que je tenais dans la vie de tous les jours. (…) En effet, Sylvain s’en tenait à cultiver le désir de façon complètement bénévole, pourrait-on dire. (…) »
Campée sur mes deux petites jambes avec, semble-t-il, force et détermination – « vous allez voir ce que vous allez voir ! »-, je m’étais auparavant affrontée à un quai du port de Marseille (!), lequel m’avait donné l’occasion (que j’avais saisie, et sans crier gare paraît-il !) de faire – à quelques 700 kilomètres de notre domicile – mes tout premiers pas…
Témoin direct de cette scène inaugurale, où je m’étais en quelque sorte « lancée à la conquête du monde », Sylvain aura-t-il songé à ce qu’en parlant de sa propre expérience, il évoquerait dans l’un de ses poèmes, c’est-à-dire, à » cette force dans mon être qui m’incitait peut-être à viser l’infini » ?…
Christine Cuny
